Sculpture sur fruits et légumes Tout un art

Sculpture sur fruits et légumes Tout un art
Sculpture sur fruits et légumes Tout un art
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Féthi Chiheb, originaire de Kairouan, est presque né avec un crayon à la main, il aime dessiner depuis l’enfance mais artiste n’étant guère un statut enviable et stable aux yeux de la famille, il se tourne vers des études dans l’hôtellerie et la restauration. Il entre donc en 1995 à Sidi Dhrif et choisit la spécialisation de « chef du garde-manger ». Si le nom est loin d’être glamour ou évocateur de quelque beauté, le chef du garde-manger est pourtant la personne chargée de l’esthétique et du visuel des buffets dans les hôtels. C’est de là qu’est née sa vocation.

Comment avez-vous découvert le carving ?

Féthi Chiheb : Après mes études, je me suis d’abord spécialisé dans le modelage sur beurre ou  margarine et, en 1998, j’ai découvert des photos de sculptures sur fruits et légumes. J’ai littéralement été subjugué par la délicatesse de ce travail. Je me suis demandé comment on pouvait réaliser de telles merveilles. Un jour, Kamel Hadji Hammouda (professeur à l’Institut des beaux-arts de Tunis) m’a donné un livre expliquant les techniques de base du « carving », je l’ai dévoré et je me suis lancé. Mais au début, vu les maigres références et une documentation quasi inexistante sur le carving en Tunisie, je me suis surtout essayé au modelage. Comme j’étais plutôt doué, j’ai persévéré et je continue encore à me perfectionner. Aujourd’hui, je ne cesse de pousser plus loin les limites et de me fixer des challenges.

Existe-t-il des formations en carving en Tunisie, avez-vous fait des stages à l’étranger ?

Féthi Chiheb : Malgré les efforts du CNFPP (Centre National de Formation Continue et Promotion Professionnelle) et son souci de former une élite de sculpteurs à même de concurrencer  les maîtres de la sculpture sur fruits et légumes à l’échelle internationale, les efforts en la matière demeurent strictement individuels. Beaucoup d’obstacles et de difficultés sont à surmonter dans ce métier d’art qui demeure toujours marginalisé. En effet, le premier pas vers la réussite serait d’offrir la possibilité de suivre des cycles de formation auprès des formateurs des pays maîtres de carving et de multiplier les stages pour les jeunes sculpteurs. Car aujourd’hui nous sommes loin du niveau mondial, les Chinois et les Thaïlandais sont les leaders de la discipline et accaparent le podium des compétitions internationales depuis des dizaines d’années.
D’ailleurs la Tunisie ne participe même pas aux compétitions dans ce domaine faute de moyens financiers mais aussi, il faut le dire, de candidats. Avant même de prétendre participer à des compétitions internationales, il faudrait favoriser et faciliter les échanges avec les pionniers asiatiques, assister à des formations durant les grand festivals spécialisés etc.

Parlez-nous un peu du carving ?

Féthi Chiheb : La sculpture sur fruits et légumes, comme les autres sculptures, est une activité artistique très répandue dans le monde entier et l’être humain cultive cette passion pour la taille depuis des temps très anciens. L’école thaïlandaise est considérée comme la source de toutes les écoles de sculpture sur fruits et légumes. Le carving est né il y a près de sept cent ans, il a été inventé par une jeune thaïlandaise. On peut distinguer deux écoles principales : l’école chinoise qui s’inspire de figures mythologiques telles que les dragons, les poissons, Bouddha ou encore les karijis (lettres chinoises) et l’école thaïlandaise qui est spécialisée dans les motifs floraux, tels que la fleur de lotus, symbole de vitalité, de fidélité, d’amour et de bonheur. La technique diffère aussi entre ces deux écoles, les Chinois utilisent bon nombre de couteaux différents, alors que les sculpteurs thaïlandais n’utilisent qu’un ou deux couteaux pointus et extrêmement affutés.
Presque tous les fruits et légumes peuvent devenir un sujet de sculpture grâce à leurs formes et leurs couleurs variées. La courge, par exemple, compte de nombreuses espèces, toutes différentes. Aujourd’hui, on enseigne le carving dans les écoles primaires thaïlandaises, dès l’âge de 11 ans et c’est aussi une activité extrascolaire artistique pour les écoliers. Cet art, présent dans tous les restaurants thaïlandais, est désormais passé à l’étranger et pratiqué de par le monde. Il est particulièrement populaire chez les chefs désireux d’améliorer la présentation de leurs plats et des  sites internet spécifiques y sont consacrés.

Quel est votre maître dans la discipline?

Féthi Chiheb : Xiang Wang est le carveur dont je suis le plus fan. Double champion de monde et  professeur en Chine depuis plus de 20 ans, cet artiste chinois est un expert. J’ai eu le plaisir de découvrir ses œuvres, j’ai été très impressionné et je me suis intéressé de près à son travail.

Qu’est-ce-qui vous plaît dans le carving et comment travaillez-vous ?

Féthi Chiheb : J’ai débuté ma carrière par des petites sculptures de fleurs sur navets,  sur betteraves et carottes. Chaque création était différente, j’éprouvais un très grand plaisir à transformer une simple carotte en fleur délicate puis créer un bouquet. J’ai commencé pendant mes loisirs, des loisirs qui reflètent 18 ans d’expérience dans un métier d’art où il faut beaucoup d’imagination et de créativité. Transformer un légume ou un fruit en une pièce qu’on ose à peine toucher est un plaisir, voir l’émerveillement des clients face cette transformation, au mariage des différents éléments, qui n’étaient pas censés être réunis dans une même composition, est indescriptible. C’est comme l’harmonie créée par les huiles, les pâtes diverses, les matériaux de construction nobles ou ordinaires sur la toile, qui fait naître au final une grande fresque. Une fresque qui, après avoir ravis les yeux et l’esprit, devient consommable… 
Le  carving, comme la pâtisserie et la cuisine, est un métier  que l’on ne peut exercer qu’avec passion, qui demande de la créativité et un souci de perfection. C’est un domaine qui ne cesse d’évoluer et une passion qui est devenue populaire car cet art est rapidement compréhensible par tous et se partage bien. J’ai voyagé partout en Tunisie et j’ai animé des ateliers de carving dans différents endroits tels que les écoles, les hôtels, les associations et j’ai rencontré beaucoup d’amateurs de tout âge et de toutes classes sociales.

Quel sorte d’outils utilisez-vous ?

Féthi Chiheb : Le sculpteur sur fruits et légumes  travaille avec un ensemble d’outils coupants tels que des couteaux, des stylets à lame souple, des couteaux à bec, des couteaux thaï à lame fine ou large, des gouges, des burins et des emporte-pièces de taille et  de formes différentes. Mais l’approvisionnement de ces outils pose un véritable problème car il y a peu d’adresses qui les commercialisent en Tunisie, tous ces outils sont soit importés de France, donc très chers, et de mauvaise qualité. Comme l’école thaïlandaise n’utilise que quelques couteaux et lames (par rapport à l’école chinoise), c’est celle qui a le plus de succès en Tunisie.

Pourtant, aujourd’hui, la diversité des formes et la multitude de largeurs des tranchants des outils de sculpteur sur fruits et légumes permettent de réaliser de véritables pièces décoratives, des buffets « spectacles ».

Où en est la formation en carving en Tunisie ?

Féthi Chiheb : En Tunisie, les stages de formation sont conventionnés par l’état, il existe aussi des formations dans le cadre de la formation professionnelle continue pour adulte. J’enseigne actuellement à l’Ecole pilote Nour de Mahdia, dans un cours amateur. Les fans de carving viennent apprendre à créer des sculptures figuratives et/ou animalières. Les professionnels peuvent se former à la discipline par l’intermédiaire de la CNFCPP. Mais ces formations, qu’elles soient pour professionnels ou amateurs, se font sur une semaine, pas plus (3 jours pour la découverte de la sculpture et le travail préliminaire sur les tiges, les fleurs et les feuilles et 5 jours pour les bouquets floraux et la sculpture sur pastèque et courge)… On peut donc dire qu’il ne s’agit que d’une initiation et que ceux qui sont vraiment intéressés par cette discipline devront travailler seuls pour progresser. Il n’y a actuellement aucun concours, aucune formation diplômante en carving. J’ai été recruté par des cabinets de formation pour des sessions de formation seulement à partir de 2011 alors que j’exerce depuis 1998. Il n’y a aucune école de carving ou d’enseignement pérenne de la discipline dans les écoles hôtelière. Mon expérience de terrain, mon sens de la pédagogie et le bouche-à-oreille ont fait le reste.

Aujourd’hui, je suis régulièrement invité dans des manifestations dans toutes les régions du pays. Je suis à la tête d’un mouvement naissant dénommé « Tunisiens Carveurs » que j’ai fondé il y a deux ans. C’est une communauté qui regroupe de jeunes sculpteurs sur fruits et légumes que j’ai rencontrés pendant mes tournées de formation dans les hôtels. Je suis d’ailleurs en train de faire une grande tournée à travers la Tunisie pour dénicher de nouveaux talents et former de plus en plus de jeunes… Car le plus beau serait de créer notre propre école. 

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